Jeudi 18 décembre 2008 4 18 /12 /Déc /2008 23:13

MOUFFRON

Julien


Compte rendu critique



Stéphane Beaud et Michel Pialoux, « Jeunes ouvrier(e)s à l'usine. Notes de recherches sur la concurrence garçons/filles et sur la remise en cause de la masculinité ouvrière », Travail, Genre et Sociétés, n°8, nov. 2002, p. 73-103.



Introduction


   Le texte que nous allons étudier a été écrit par deux auteurs. Le premier, Stéphane Beaud, est maître de conférence en sociologie à l'université de Nantes et chercheur associé à l'unité de recherche « Culture et sociétés urbaines » (CNRS/ Université de Paris 8) dont il est membre du Conseil de laboratoire. Il est également docteur en sociologie à l'EHESS et fait partie du comité de rédaction de la revue sociologique: Génèses. Sciences sociales de l'histoire. Ses principaux thèmes de recherches sont la scolarité, les transformations du groupe ouvrier, l'allongement de la durée de la scolarité et la question de l'identité sociale des enfants d'immigrés. Ses principaux ouvrages sont: Le guide de l'entretien (avec F. Weber), Retour sur la condition ouvrière. Enquête sur les usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard (avec M. Pialoux) et 80% au bac... Et après? Les enfants de la démocratisation.1Il a également écrit de nombreux articles.2 Stéphane Beaud est assez reconnu dans le champ sociologique puisqu'il a reçu en 2005 le prix lycéen du livre d'économie pour son ouvrage Pays de malheur! (avec Younès Amrani)3 mais aussi pour son apport méthodologique en sociologie/ethnologie avec la question de l'entretien ethnograpique dans « L'usage de l'entretien en sciences sociales ».4 Par ailleurs, c'est quelqu'un qui a beaucoup travaillé sur les classes dites « populaires » (ouvriers, enfants d'immigrés...) et leur rapport avec le genre et la scolarité. Le second auteur est Michel Pialoux. Sociologue également, maître de conférence à la retraite, il est membre de deux comités de rédaction: Actes de la recherche en sciences sociales et Travail et Emploi. Ses thème de recherche principaux sont proches de ceux de Stéphane Beaud et sont le groupe ouvrier, le syndicalisme et la précarité. Ce qui explique en partie pourquoi ces deux auteurs ont l'habitude de travailler ensemble. Ses principales publications sont les ouvrages: Crise du travail et crise politique, Retour sur la condition ouvrière (avec S. Beaud) et Organisation du travail et gestion de la main-d'oeuvre dans la fillière automobile.5 Ces deux auteurs sont ce qu'on appelle des sociologues de « terrain » qui mènent souvent des entretiens nombreux et qualitatifs dans le cadre d'une observation longue et précise, proche de l'ethnographie, ce qui donne à leurs travaux une résonnace particulière et les différencie de la sociologie statistique.

 

 

  Ce texte est un article paru dans le n°8 de la revue Travail Genre et sociétés, au cours de l'année 2002. Créée par le groupement de recherche Marché du travail et genre en Europe (MAGE/CNRS), cette revue est pluridisciplinaire et vise à confronter les visions de chercheurs aux spécialités différentes sur les thèmes des inégalités entre hommes et femmes au travail et sur la place des femmes dans la société.6 L'article est assez cours, il fait trente pages exactement.

  

  Ici, le travail de Stéphane Beaud et de Michel Pialoux prend la forme d'une enquête sociologique de longue période et basée sur un grand nombre d'entretiens qualitatifs (longs et non-directifs) et sur une observation rigoureuse, proche de l'immersion. C'est un travail mêlant ethnographie et sociologie.

 

 

  Dans cet article, les auteurs s'intéressent à l'entrée des jeunes ouvriers à l'usine, plus particulièrement dans le bassin d'emploi de Sochaux-Montbéliard. Pour eux, la reprise économique qui touche cette région de 1998 à 2002 environ a chamboulé l'ordre établi en ouvrant des portes jusque là restées fermées à certaines catégories de la population (ici, les filles de famille immigrée et les « jeunes de cité »), en engeandrant une concurrence déloyale entre jeunes filles et jeunes garçons, en confrontant les valeurs de virilité de ces derniers au valeurs d'ouverture et de tolérance affchées par l'entreprise. Ainsi, S. Beaud et M. Pialoux se sont posés les questions suivantes: Quels sont les effets de cette entrée massive de femmes dans un milieu essentiellement considéré comme masculin? Pourquoi les filles réussissent-elles mieux à s'intégrer que les garçons à l'usine? D'autre part, quels sont les effets de la confrontation de ceux que les auteurs appellent « les garçons de cité », aux valeurs provenant de la « culture de la rue », avec les ouvriers plus anciens et présent depuis longtemps dans l'usine?

 

 

  Afin d'essayer de montrer au mieux le raisonnement de cet article et de tenter d'en dégager également les limites et les nuances possibles nous procéderons ainsi. Dans un premier temps nous décrirons le contexte économique et sociale de la région qui est, en apparence dans cet article, la cause de cette engouement des jeunes travailleurs pour les usines; nous mettrons également en lumière « les rapports sociaux de sexe pris dans le rapport aux formes différentes du travail » (c'est à dire les rapports sociaux entre les hommes et les femmes dans le contexte du travail à l'usine: les caractéristiques propres à chaque postes, les valeurs de l'entreprise...). Dans un second temps, nous nous pencherons sur les rapports inter-générationnels et leur importance dans les rapports sociaux au travail, le cas des ouvrières russes et la persistence d'une différenciation sexuée à l'usine et enfin l'analyse d'Henri Ecker sur l'entrée massive de femmes dans les usines automobiles et ses effets dans les relations entre les ouvriers masculins et féminins.


Résumé


   Au cours de leur enquête sur l'entrée massive de jeunes dans les usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard dans les années 2000, S. Beaud et M. Pialoux se sont interrogés sur la portée d'un tel évênement. Cette entrée massive de jeunes femmes dans un univers considéré comme viril (les auteurs prennent l'exemple des « gros bras » de la CGT) a-t-elle amenée à redéfinir la masculinité ouvrière? D'autre part, quels sont les aspects de cette nouvelle forme de coexistence entre hommes et femmes au travail? Pour répondre à ces questions, les auteurs ont adopté la démarche suivante. Dans un premier temps ils tenteront de rendre compte du contexte socio-économique de l'époque pour ensuite tenter d'en dégager des réponses possibles sur le thème des rapports sociaux de sexe pris dans les rapports au travail ouvrier.

 


  Entre 1998 et 2001, l'industrie de Sochaux-Montbéliard a connu une forte reprise économique. Les entreprises ont un fort besoin de main d'oeuvre et embauchent des intérimaires en nombre. La sélection, comme le classement des travailleurs dans les agences suivant leur présentation et laissant de fait aucune chance aux jeunes issus de quartiers difficiles n'est plus possible du fait de l'insuffisance de main d'oeuvre sur le plan local. Quand les auteurs interrogent les concernés, ceux-ci leurs répondent: « Ajourd'hui on accepte tout le monde ». D'autre part, l'usine Peugeot de Sochaux qui était composée de 90% d'hommes au niveau de l'exécution s'est mise à recruter des femmes. Ainsi les barrières qui maintenaient à l'écart les jeunes femmes de l'usine ont cédé à cause de la demande en emploi. D'autre part, Peugeot a aspiré une partie des employés jusque là immobilisés dans des postes considérés comme « durs » et sans perspective de carrière (caissièr(e) ou ouvrièr(e) à la chaine par exemple).

 


  Pour S. Beaud et M. Pialoux c'est plus particulièrement le cas pour beaucoup de jeunes filles qui s'étaient engagés dans ces postes pénibles pour quitter la grande précarité de leurs petits « jobs » et assurer une vie en couple ou une famille (« elle s'accrochaient le plus possible au travail, tenues qu'elles étaient par leur situation de fragilité sociale »). La reprise a amener de nouvelles perspectives, il est désormais possible de quitter ce travail pour des conditions meilleures. La mise en place d'équipes de nuit a donné la possibilité à des étudiantes titulaires de diplômes dans des filières bouchées d'envisager un autre avenir. Mais pour les auteurs, l'exemple le plus frappant de cette reprise est l'entrée sur le marché du travail d'individus dont plus personne ne songeait à les y trouver un jour: les « jeunes de cité » non qualifiés (« Le symbole le plus frappant est (...) que les « garçons de cité » (...) trouvent du travail. »). Les auteurs vont essayés de démontrer cela à travers l'emple des jeunes femmes qui ont quitté les usines de Technoland où elle avaient l'impression de faire un travail simple et répétitif pour aller travailler en équipe de nuit chez Peugeot et l'entrée des garçons de cité à l'usine, nouvel espace social pour une population jusque là exclue.

 


  En commançant par l'exemple des filles qui ont quitté les usines de Technoland pour partir à l'usine, les auteurs exlicitent la nouvelle mobilité qu'offre le travail à l'usine pour les jeunes filles (« un nombre croissant de jeunes ouvrières (...) ont mesuré la nouveauté de la conjoncture économique et ont fui en priorité les usines les plus dures »). Elles ont dû peser le pour et le contre, se renseigner auprès de copines travaillant déjà dans les usines Peugeot avant de prendre une décision car elles ne pouvaient pas revenir en arrière mais devaient tout de même se dépèchées si elle ne voulait pas se faire dépasser par d'autres. Elles ont donc quitter leur poste pour devenir intérimaires. Pour les auteurs ces jeunes filles ont gagné en mobilité du fait de leur statut d'intérimaires (« l'intérim (...) donne l'impression d'une plus grande marge de manoeuvre ») mais leur entrée à l'usine a eu un autre effet. Leur « exemplarité au travail » fait que leur hiérarchie les remarque et commence à les placer à des postes durs où elles remplacent ceux qui n'arrive pas à tenir. Les auteurs s'interrogent donc sur l'intérêt pour les entreprises d'avoir une main d'oeuvre intérimaire de longue durée (« Il conviendrait de réfléchir aux avantages (...) que présente pour la Direction cette utilisation massive d'intérimaires. »). Malléable, motivés par l'espoir d'être un jour embauchés, occupant les places que personnes ne veut occuper, tous ces intérimaires sont peut être un intérêt pour leur hiérarchie. Une description de ces nouveaux intérimaires que les auteurs poursuivent avec la description de l'entrée des garçons de cité à l'usine.

 

Dans ce paragraphe S. Beaud et M. Pialoux tentent de nous décrire l'arrivée des jeunes habitants des quartier HLM dans ces usines et les effets qu'a eu cette arrivée massive de nouvelle population dans un milieu auparavant fermé pour eux. Avant de commencer leur analyse, les auteurs tiennent à définir ce qu'ils appellent des « garçons de cité ». C'est une sorte d'idéal type (en référence à l'idéal type de Max Weber, on dégage de grande caractéristiques pour former un groupe). Ce sont des jeunes habitants les quartiers HLM de la région, enfants d'immigrés (surtout du Maghreb) et qui ont connu un échec scolaire (de niveau CAP à Bac Professionnel). Pour les auteurs c'est à cause de cet échec social qu'ils ont cherché une protection dans une « bande » aux codes bien définis: la culture de la rue (« la plupart ont cherché une protection (...) dans le sport et surtout dans les « bandes » »). Provocateurs, amateurs de musique rap, stationnant la plupart du temps en bas de leur immeuble... Ces garçons qui étaient mal partis dans la vie professionnelles ont finalement été intégrés grace à la reprise économique. Pour appuyer leurs propos, les auteurs prennent l'exemple d'un entretien qu'ils ont eu avec Driss, 20 ans, et qui exprime l'impression qu'il a depuis la reprise de se faire respecter dans les boites d'intérim alors que c'était tout à fait le contraire auparavant pour quelqu'un venant des quartiers difficiles comme lui. Les auteurs rebondissent là dessus en décrivant le comportement qu'avaient les agences d'intérim avec les garçons de cité dans le passé. Jusqu'ici les agences fonctionnaient comme des filtres, elle allaient même jusqu'à noter les jeunes demandeurs d'emploi sur leur apparence. Les jeunes « faisaient les agences » sans trop y croire. Mais à présent les choses ont changé et les agences d'intérim sont devenues des sortes de bureau de pré-embauche s'occupant seulement de la tâche bureaucratique. Mais pour S. Beaud et M. Pialoux ce nouveau contexte et cette entrée massive des garçons de cité à l'usine a amené à une redéfinition de la masculinité ouvrière.

 


  Les auteurs insistent sur la remise en question de la masculinité ouvrière. Pour cela ils reviennent sur une partie de l'entretien avec Driss, cité en introduction de leur article. Driss participe à la culture de rue et nourrit une certaine animosité envers les femmes qui « cassent l'ambiance » masculine qui règnait auparavant dans les ateliers. Pour lui les femmes sont vues par la hiérarchie comme exemplaires tandis qu' eux, les garçons de cité, sont vus comme des « racailles ». Alors que les jeunes garçons affichent une virilité exacerbée, les jeunes femmes paraissent plus dociles, plus respectueuses et s'intègrent mieux. Les garçons de cité n'arrivent pas à se détacher de leur culture de rue et cela crée des conflits avec les anciens, plus vieux en affichant leur appartenance par exemple (casquette, musique...). Un contexte de conflit nourrit de plus par une virilité bien présente chez ces jeunes garçons et qui dérange dans un contexte, l'usine, où la virilité n'est plus valorisée. Pour les auteurs, cette confrontation de ces jeunes de cité à la virilité bien définie a montré que le monde ouvrier n'avait plus la même définition de la masculinité qu'avant (« Les qualités traditionnelles des garçons, (...) comme la virilité sont disqualifié dans un univers ouvrier où il faut désormais présenter un certain savoir-vivre »). Ils utilisent un exemple frappant: celui d'un jeune d'origine marrocaine qui raconte qu'il est allé voir des prostitués pendant les vacances à ses collègues plus agés. Ceux-ci ont réprouvé cette histoire qu'ils ont jugé comme digne d'un machisme sommaire provenant d'une autre époque. Désormais, pour S. Beaud et M. Pialoux, l'ouvrier n'est plus vu comme « viril » mais comme dynamique, ouvert et concilliant. Des qualités que les jeunes filles d'immigré possèdent et qui vont joué en leur faveur.

 


  Après avoir explicité la remise en question de la masculinité ouvrière du fait de l'entrée massive de jeunes de cité aux codes de virilité et de leur confrontation avec les valeurs de l'entreprise, les auteurs tentent à présent d'expliquer l'entrée des filles à l'usine et leur avantage sur le plan de la concurrence entre les sexes. Dans les années 80-90, il existait une résistance à entrer à l'usine car ces jeunes filles avaient pour la plupart un père Ouvrier Spécialisé. C'est l'exemple de Fouzia, qui avait une très mauvaise image de Peugeot parce qu'elle voyait son père rentrer exténué tous les soirs. La plupart avaient d'ailleurs fait des études terciaires (comptabilité, vente...) afin d' échapper à cette filière, il y avait donc très peu de femmes dans les usines automobiles. Avec la reprise, il y eu un effet boule de neige dans les quartiers, notament grace « aux groupes de filles » à la sociablité forte et où la dureté du travail étaient minimisée. Un effet renforcé par les effets visibles de l'état de salarié (nouvelle voiture, appartement...). Un effet décisif car ces jeunes femmes touchaient pour la plupart des petits salaires (souvent – de 400e) dans l'animation. A cela s'ajoutte un véritable blocage de la filière terciaire, offrant peu de travail. Enfin, la création des équipes de nuit (offrant la possibilité de rémunérations meilleures, de garder les enfants la journée) a incité davantage les jeunes filles à venir travailler à l'usine. Le statut d'intérimaire a de son côté adoucit le choc de l'idée de devenir ouvrière en ayant une dimension à court terme. En résumé beaucoup de conditions étaient réunies pour lever les barrières psychologiques qui tenaient jusque là les jeunes femmes à l'écart des usines. Beaucoup de filles, pour l'essentiel des filles d'immigrés habitant les quartiers difficiles, sont donc entrées dans les usines où elles ont vite été acceptées du fait, selon les auteurs, de leur socialisation familialle (« A l'usine, ces filles semblent avoir réussis à se faire une place. (...) en effet, dans leurs familles, nombre d'entre elles ont été habitué a se dévoué aux autres »). En effet les employeurs leur ont découvert des qualités liées à leur socialisation domestique (esprit conciliant, soin des autres, bonne humeur) qui en ont fait une sorte de main d'oeuvre idéale. Pour illustrer ceci, les auteurs utilisent une partie de l'entretien avec Amina, 23 ans, étudiante qui a renoncé à ses études pour entrer à l'usine. Tout se passait bien pour elle jusqu'à ce qu'elle soit mutée à un poste « dur » que quelqu'un avait quitté parce que trop stressant. Amina a été mutée a ce poste parce qu'elle « travaille bien », elle est donc vue comme docile, prête à faire des concessions (en effet celui qu'elle remplace a pris son poste). Pour les auteurs c'est l'exemple parfait de « l'éthos de la soeur maghrébine ». Elle préfère finir le travail d'un jeune garçon plutôt que de le lui demander par exemple. Dans l'entretien, le rapprochement est fait entre la vie à l'usine et la vie domestique. Elle reproduirait à l'usine le comportement qu'elle a eu dans sa jeunesse avec ses petits frères, plus jeunes qu'elle. Enfin l'entretien met l'accent sur la différence entre le point de vue des jeunes garçons et celui des jeunes filles sur l'usine. Alors que les jeunes des cités voient dans l'usine l'occasion d'y faire ses preuves et de prouver aux autres leur intérêt, les jeunes filles voient dans ce travail une passerelle, un endroit où elle ne serait que de passage, faisant des économies ou se procurant un bagage d'expérience pour le futur.

 

En conclusion, la reprise économique de la région a mis en lumière la différenciation sexuelle du mode d'intégration professionnelle des nouveaux entrants, les avantages relatifs des femmes dans la concurrence et le coût social du chômage pour les jeunes issus des cités HLM. Une conclusion que l'on peut toute fois pondérée par l'importance des rapports intergénérationnels au travail (dont l'exemple d'Amina qui ne s'entend pas avec les deux « mégères » illustre parfaitement).

 


Analyse


   Stéphane Beaud et Michel Pialoux ont mis en évidence, à travers cet article, l'existence dans les usines d'une différence entre les sexes aussi bien au niveau du mode d'intégration des nouveaux entrants, qu'au niveau de la concurrence sur le marché du travail ou du poids du chômage pour les jeunes. Mais ils l'avouent eux-mêmes, cette conclusion est à maintenir dans un contexte de conflit intergénérationnel au sein du monde ouvrier (« On verrait qu'ils sont [les rapports sociaux de sexe] enserrés, encastrés, dans des rapports inter-générationnels »). En effet, la différenciation suivant le genre, pour bien être comprise, doit être imbriquée dans une autre forme de différenciation, suivant les générations cette fois ci.


  Une idée que l'on trouve dans Retour sur la condition ouvrière de Stéphane Beaud et Michel Pialoux7. Dans cet ouvrage, reprenant les thèmes de notre article, ils insistent sur l'existence d'un conflit entre générations au sein des usines automobiles qu'ils appellent un « mépris croisé » (« Jeunes et vieux: un mépris croisé »). Pour eux, une distance s'est crée au fil des mécanismes entre les jeunes et les plus agés (« par l'effet de très nombreux mécanismes, une immense distance s'est crée entre les univers mentaux des « vieux » et des « jeunes ».). Les jeunes refusent d'entrer dans le système de valeur des plus anciens en refusant systèmatiquement d'adhérer à n'importe quel de leur rites. Face à un comportement qu'il jugent digne du « fayot », les ouvriers plus anciens s'apperçoivent en fait que leurs qualités ne sont pas forcément les plus valorisées. Pour les auteurs, ce « mépris croisé » provient de la dévalorisation des qualités dont les ouvriers plus anciens croyaient disposés (« tous les « OS » sentent que l'ensemble des qualités dont ils croyaient pouvoir disposer se trouvent profondément dévalorisées. »). Cet élément fait partie intégrante de la vie à l'usine et paraît essentiel à la compréhension des rapports de genre puisqu'il y demeure en fligranne. L'exemple d'Amina dans notre article est flagrant, elle nous parle en effet d'aspects clefs pour la compréhension de la différenciation des sexes mais nous parle aussi de ses difficultées avec celles qu'elle nomme « les deux mégères » (« l'ambiance [à l'usine] y est moins bonne, notament du fait de deux vieilles ouvrières »). Il apparaît donc ici qu'il est bien important de comprendre l'un pour comprendre l'autre.

 


  La notion de concurrence des sexes au sein du marché du travail propre à l'usine automobile est un point fort de cet article qui mérite d'être approfondi. Selon les auteurs, les jeunes garçons sont défavorisés du fait de leur culture de rue (« les qualités traditionnelles des garçons (...) sont disqualifiées dans un univers ouvrier où il faut désormais présenter un certaint savoir-vivre ») alors que les jeunes filles sont bien vues à cause de leur socialisation familialle plus conforme aux valeurs de l'entreprise («  C'est de cette faiblesse sociale [des filles d'immigrés] qui peut servir la direction d'entreprise »). Les filles apparaissent donc comme favorisées dans le contexte de l'usine mais est-ce le cas partout? Une question à laquelle on peut tenter de répondre à travers la recherche de Karine Clément sur la condition des femmes ouvrières en Russie dans Les femmes ouvrières en Russie: confusion des genres et grande précarité. Dans cet article, K. Clément travail notament sur la question des ouvrières russes dans leur univers de travail. Elle constate entre autre de fortes discriminations dans l'emploi entre les sexes (des conditions de travail défavorables pour tous mais qui touchent plus les femmes et un inégal partage du temps de travail)8. Elle constate par exemple de fortes disparités de salaire entre les sexes (jusqu'à -50% pour les femmes) en partie à cause des modes de rémunérations (primes, heures supplémentaires...) qui désavantagent les femmes. Du côté des conditions de travail, celles-ci sont les même pour tous mais touchent plus gravement les femmes, plus sensibles selon K. Clément (« les femmes sont plus sensibles aux mauvaises conditions d'hygiène ») et n'ont pas la même valeur pour les hommes et pour les femmes (« Pour certains hommes, le travail effectué dans des conditions extrêmes peut valoir d'acte de virlité »). Enfin, la sociologue constate un inégal partage du temps de travail entre hommes et femmes. Le temps de travail est reglé par le mode de rémunération (au rendement) et par l'intensité des commandes. C'est donc aux employés de se plier au mieux aux exigences de la production (« Et il revient de fait aux ouvriers de surmonter les irrégularités du processus afin de tenir le délais et les normes ») mais cet état de fait est plus dur à supporter pour les femmes que pour les hommes selon K. Clément (« les femmes semblent le vivre plus mal (...) et se plaignent davantage de la mauvaise organisation du temps de travail ») car elles peuvent difficielement faire des heures supplémentaires quand la production est en retard du fait de leur vie domestique (« contraintes par le temps domestique, les femmes se proposent beaucoup moins que les hommes à s'attarder au travail »). Dans l'article de S. Beaud et M. Pialoux les jeunes filles sont favorisées car ce sont surtout les jeunes de cités qui sont défavorisées. Les jeunes femmes apparaissent meilleures mais restent soumises à la discrimination féminime comme nous venons de le voir avec les ouvrières russes prises dans la contrainte de leur sexe, à savoir la vie domestique pour l'essentiel. D'ailleurs, quelques éléments du travail de S. Beaud et M. Pialoux mettent en lumière l'attrait des jeunes femmes pour la direction de l'entreprise du fait de leur docilité provenant de leur socialisation domestique (« c'est (...) cet éthos de soeur maghrébine qui peut servir la direction de l'entreprise ») en prenant l'exemple de la permutation de poste entre Amina et un jeune garçon intérimaire. Oui, dans le contexte de notre article les jeunes femmes sont avantagées par rapport aux garçons de cité mais celles-ci restent désavantagées sur beaucoup d'aspects de la vie en entreprise, il convenait d'approfondir ce point.


  Henri Eckert, à travers son ouvrage Avoir vingt ans à l'usine reconnaît la thèse de S. Beaud et M. Pialoux selon laquelle l'entrée massive de jeunes femmes dans les usines a redéfini la masculinité ouvrière et a concurrencé les garçons de cité mais trouve que cette confrontation comporte d'autres risques, et en particulier pour le sexe féminin9. Pour lui, l'entrée des femmes dans les usines a révelé l'existence de « postes de femmes » réputés moins difficiles que d'autres (« c'est leur entrée dans l'usine qui révèle l'existence (...) de postes de femmes! »). L'auteur prend l'exemple de Maud et Muriel, deux femmes qui sont entrées dans l'usine et qui tiennent des postes de contrôle, c'est à dire des postes où l'on travaille assis, sans faire de gros efforts physiques, des postes considérés comme « postes de femmes ». L'auteur met en relief, à travers les entretiens, la double relation qu'entretiennent les autres travailleurs vis-à-vis de Maud et Muriel. Une relation qui oscille entre distance et proximité (« Muriel se trouve prise dans un système de raltions qui combine (...) distance et proximité »). Pour H. Eckert, qui s'appuie sur les travaux de Georg Simmel, ces femmes ont une forme particulière de socialisation: la forme sociologique de l'étranger (« la situation de ces femmes tiendrait (...) à la forme de la socialisation qui leur est concédée dans l'atelier »)10. Cette forme de la socialisation serait la forme de la socialisation de l'étranger. La femme est considérée comme membre du groupe mais reste quand même étrangère, elle a un pied à l'intérieur mais l'autre à l'extérieur (« l'étranger est un élément du groupe lui-même, (...) un élément dont la position interne et l'appartenance impliquent tout à la fois l'intériorité et l'opposition »11). Afin de maintenir un certain orgueil provenant du fait que les hommes tiennent des postes physiques (« Si des jeunes femmes y entre, (...) c'est une ressource narcissique primordiale qu'ils [les hommes] risquent de perdre. »), ceux-ci maintiennent les femmes à l'écart dans des « postes de femmes » et les relations entre hommes et femmes s'en trouvent ébranlées, la femme était considérée comme membre du groupe et étrangère à la fois (« l'ambiance reste alors un mode de régulation entre pairs dominants »). Cet aspect qu' Henri Eckert développe ici est très intéressant puisque S. Beaud et M. Pialoux, même s'ils évoquent à travers l'exemple d'Amina que des femmes tiennent des postes d'hommes ne s'efforcent pas, ou peu d'en analyser les effets en profondeur. Ici, H. Ecker nous donne des pistes pour l'interprêter.


 

Conclusion


   En conclusion, S. Beaud et M. Pialoux analysent l'entrée massive des jeunes femmes et des garçons de cité dans les usines automobiles comme un changement des rapports de sexe au,sein du contexte de l'usine. La masculinité ouvrière est remise en question, une concurrence entre les sexes s'installe. Mais le format de l'article (un article n'a pas la même portée qu'un ouvrage, où l'analyse peut aller plus loin) fait que certains points méritaient, à mon sens, d'être approndis. C'est ce que nous avons fait en nous intéressant aux ouvrières russes et à la différenciation sexuée, aux jeunes ouvriers et à la confrontation des sexe par la relation sociale et enfin à l'importance des rapports inter-générationnels pour bien comprendre les rapports de sexe à l'usine.

2http://futurcpe.free.fr/donnees/personne/beaud.htm

3http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=1019

4Beaud, S. « L'usage de l'entretien en sciences sociales », Politix, n°35, 3ème trimestre 1996, pp. 226-257.

6http://www.tgs.cnrs.fr/

7S. Beaud et M. Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, 1999, pp. 324-330.

8Karine Clément, Les femmes ouvrières en Russie: confusion des genres et grande précarité, in Travail Genre et Sociétés, L'Harmattan, 08/2002, pp. 125-134.

9Henri Eckert, Avoir vingt ans à l'usine, La Dispute, 2006, pp. 146-153.

10Georg Simmel, Sociologies. Etudes des formes de la socialisaion, PUF, Paris, 1999, p. 45.

11Georg Simmel, Sociologies. Etudes des formes de la socialisaion, PUF, Paris, 1999, p. 45.

Par Julien Mouffron
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