Introduction
Lors de la conception de la médiathèque Alexandre Jardin, à Asnières-sur-Seine dans les Hauts-de-Seine, les acteurs institutionnels ont voulu donner un visage plus moderne à la bibliothèque. Pour cela, ils ont créé une cyber-base ou espace public numérique.
Concrètement, les cyber-bases désignent, dans les médiathèques, les musées ou les centres de quartier, une structure d'accueil au public pour les initier aux technologies informatiques et numériques ainsi qu'aux techniques d'information et de communication. Ces structures, qui forment un réseau, doivent respecter un cahier des charges. Les cyber-bases doivent être ouvertes au public, posséder plus de cinq ordinateurs et offrir des séances d'initiation gratuites ainsi que des ateliers thématiques (payant à tarif très réduit ou non).
La médiathèque Alexandre Jardin, inaugurée en 2006, est une médiathèque qu'on pourrait qualifier de « moderne ». Elle propose un nombre important de DVD par exemple. Et c'est donc tout naturellement qu'elle accueille en son sein une cyber-base. Dans une salle à part, huit ordinateurs sont disposés et sont gérés par un animateur dédié, au statut de bibliothécaire mais dont la fonction est exclusivement destinée à cet exercice. Cet espace est cloisonné, c'est à dire qu'il est séparé de l'espace livre ou de l'espace enfant par des murs et des portes. En fait, il est possible d'accéder directement à la cyber-base sans être passé au préalable par les autres structures de la médiathèque, si l'on excepte le hall d'entrée.
Cet espace comportait pour moi deux attraits. D'abord, au sein d'une médiathèque, c'était un espace nouveau. En effet, si l'on s'intéresse aux deux autres médiathèques d'Asnières-sur-Seine, plus anciennes, on s'aperçoit que même s'il y a bien présence d'ordinateurs pour l'une d'entre elle, on ne parle pas pour autant de cyber-base. Ensuite, l'espace public numérique, de part sa nouveauté, son objet mais aussi et surtout sa disposition dans la médiathèque, m'est apparu comme un espace à part, que l'on peut considérer comme unique dans la médiathèque.
De ce constat, plusieurs curiosités découlent. La bibliothèque est un espace qui n'a que très peu, voire pas du tout, évolué sur une très longue période. Pendant longtemps, les bibliothèques n'ont proposé, et c'est normal, que du prêt de livres pour l'essentiel. On commença à parler de discothèques lorsque celles-ci ont commencé à offrir au prêt des disques compacts. Mais c'est à la fin des années 90 que l'on parle véritablement de médiathèques avec le prêt, qui s'est généralisé aujourd'hui, de films sous la forme de DVD. Dans tous les cas, l'arrivée d'une nouvelle technologie, d'un nouveau support, a certes dû entraîner une modification des usages mais cela restait toujours du prêt d'objet à des fins culturelles. Avec la cyber-base, les médiathèques sortent de leur mission originale puisque celles-ci ne prêtent rien. La médiathèque cesse d'être un lieu de passage et devient un lieu de vie. C'est cela, en particulier, qui m'a intéressé.
Situation théorique de l'objet.
Avant d'entamer le travail de terrain, il était important de se pencher sur des bases bibliographiques solides afin de définir notre objet et ses méthodes d'analyses.
De par la proximité entre bibliothécaires et universitaires, il existe un certain nombre de revues professionnelles propres aux bibliothèques qui revêtent un aspect très universitaires par leur approche et leurs méthodes. On peut citer par exemple l'IFLA (pour Fédération internationale des associations de bibliothécaires et d'institutions) qui publie chaque année un rapport de son congrès annuel.
En parallèle, de nombreux chercheurs en sciences de l'information et de la communication se sont intéressés à cet objet, en le rapprochant notamment des musées. La bibliothèque est un service public. Cette institution part d'une volonté des pouvoirs publics de mettre à disposition des citoyens un certain nombre de biens culturels afin de favoriser leurs savoirs. Le rapprochement avec les musées paraît donc légitime. Dans les travaux de recherche, ceci se matérialise par un attrait particulier pour la formation, et notamment l'autoformation.
Deux travaux en particulier s'intéressent aux bibliothèques et à leur vertu formative: l'analyse d'Olivier Las Vergnas et celle de Joëlle Le Marec que nous verrons en premier.
Ces deux travaux sont parus dans le numéro 11 de la revue Savoirs, aux éditions L'Harmattan en 2006. La question centrale est ici de savoir si les espaces publics culturels sont des espaces de formation.
Joëlle Le Marec est professeur à l'école normale supérieure de sciences humaines de Lyon et son article s'intitule: Les musées et bibliothèques comme espaces culturels de formation. Depuis la fin des années 90, Joëlle Le Marec, accompagnée d'autres chercheurs dont Olivier Las Vergnas, a mené de longs travaux d'observation à la BIP (Bibliothèque publique d'information) du centre Pompidou à Paris puis dans la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris qui comporte une bibliothèque. Lors de ces enquêtes de terrain, elle explique avoir « pris la mesure de ce que pouvait représenter dans la construction des usages des TIC (Technologies de l'information et de la communication) non seulement la nature des dispositifs informatisés étudiés (...), mais aussi le contexte d'utilisation, public ou privé, institutionnel ou informel ». Son analyse est intéressante car Joëlle Le Marec affirme que le contexte influence deux aspects: les conditions d'utilisation des dispositifs mis à la disposition des publics et les pratiques sociales et culturelles existantes. En effet, on ne « fait pas la même chose » avec un ordinateur qu'avec un livre. Dans le même esprit, le cadre des pratiques sociales et culturelles n'est pas le même si l'on visite une exposition temporaire ou si l'on consulte un ouvrage dans une bibliothèque.
Pour Joëlle Le Marec, les bibliothèques, tout comme les musées, sont des « lieux de l'éducation informelle ». L'éducation formelle étant, ici, désignée par l'école. Les musées et bibliothèques matérialiseraient directement « le lien entre valeurs républicaines et savoirs » en conservant, préservant et transmettant un patrimoine public et en formant le citoyen. Ce savoir mis à disposition des citoyens est considéré comme un savoir « vrai », rationnel, représenté notamment par des livres, des films ou de la musique pour le cas des bibliothèques mais aussi par des oeuvres d'art pour les musées.
Ces lieux étant des lieux de mise à disposition de savoirs, il est alors particulièrement attendu d'eux qu'ils soient un support à la formation des individus. C'est le concept d'autoformation qui est particulièrement décrit dans les travaux sur les bibliothèques et les musées. L'autoformation, que l'on peut rapprocher de « l'éducation informelle » citée plus haut, désigne la formation que le public acquiert de lui-même, de sa propre initiative, en investissant ces lieux et en se cultivant de son propre chef.
L'arrivée des NTIC (pour Nouvelles Techniques de l'Information et de la Communication) a quelque peu bouleversé cette vision des choses puisqu'elle a renforcé, par l'intermédiaire d'Internet notamment, mais pas seulement, la notion de loisirs. Joëlle Le Marec, ainsi que nombre de travaux, s'intéressaient déjà à la question de la pertinence de la formation compte tenu de l'évolution des pratiques et des offres culturelles dans les musées. Ainsi, elle s'interroge dans son travail sur les conséquences du développement des expositions à prédominance divertissante au détriment des instruments de recherches purs comme les bibliothèques au sein d'un musée. En reprenant les travaux de Pierre Bourdieu, Joëlle Le Marec montre qu'un dispositif de mise en place des savoirs influe très fortement les pratiques des usagers d'une part et que les pratiques culturelles peuvent être considérées également comme des pratiques sociales d'autre part. Ainsi, le développement de nouveaux modes de mise à disposition des savoirs dans les musées et les bibliothèques posent un certain nombre de questionnement quant aux pratiques culturelles et sociales sous le prisme de l'autoformation. C'est ce qui fait se questionner Oliver Las Vergnas dans son article: Nos sociétés peuvent-elles prendre le « gai savoir » au sérieux?.
Olivier Las Vergnas est docteur ès science de l'Univers. Aujourd'hui, ce physicien de formation travaille sur la question des savoirs. Il est notamment associé au laboratoire « Appartenance et formation d'adultes » au CREF de l'université Paris Ouest Nanterre La Défense.
Pour lui, les institutions sont face à un clivage entre loisir et formation du fait du développement de nouveaux modes de mise à disposition des savoirs dans les musées et bibliothèques. Le développement des expositions « ludiques » et des espaces numériques avec accès à Internet renforcent l'idée de divertissement et de loisirs dans des lieux réservés, a priori, au savoir et à son apprentissage. Ainsi, Olivier Las Vergnas parle « d'étanchéité persistante entre les fonctions ''expositions de loisirs'' et ''espace documentaire et de service'' ». D'ailleurs, l'auteur prend l'exemple de la Cité des sciences et de l'industrie, qu'il connaît bien pour avoir aidé à sa conception, qui préfère mettre en avant ses expositions plutôt que sa médiathèque, jugée marquée par une image de « pénibilité ». C'est donc en cela qu'Olivier Las Vergnas parle d'un « savoir gai » en désignant ces nouveaux espaces de savoirs qui se développent au sein des musées et des bibliothèques. Sans reprendre l'analyse complète de cet auteur, il est intéressant de voir comment la problématique est posée.
Au regard de ces travaux, on peut dégager deux problématiques intéressantes en rapport avec les médiathèques. D'abord, avec l'apport de Joëlle Le Marec, on peut voir que le mode de mise à disposition des savoirs influe sur les pratiques culturelles et sociales des usagers. Ensuite, grâce au travail d'Olivier Las Vergnas, on peut affirmer que la question du loisir dans les lieux de promotion du savoir culturel est une problématique essentielle.
Ramené à notre terrain, la cyber-base de la médiathèque Alexandre Jardin, ces travaux sont intéressant car ils peuvent s'y appliquer de manière relativement pertinente. En effet, comme il l'a été évoqué dans le premier chapitre, la cyber-base introduit une rupture dans la disposition de la médiathèque puisqu'il met à la disposition des usagers un type de biens nouveau. Ces biens nouveaux, que sont les outils informatiques, introduisent des pratiques nouvelles, beaucoup plus orientées vers le loisir que vers le savoir. Les questions de savoir si les activités culturelles divertissantes correspondent aux missions initiales de mise à disposition d'un savoir « rationnel » et des conséquences des modes de mise à disposition de ce savoir sur les pratiques culturelles sont donc particulièrement pertinentes pour notre terrain.
Nous reprendrons ces bases théoriques afin de construire notre problématique et nos hypothèses de travail. Dans le cadre d'une médiathèque municipale, nous chercherons à savoir de quelle façon la mise en place d'un espace public numérique modifie les pratiques culturelles et sociales des usagers. Nous traiterons cette question en deux points. Dans un premier temps, nous montrerons que la mise en place de la cyber-base a tourné davantage les pratiques culturelles des usagers vers des pratiques de loisirs. Dans un second temps, nous tenterons de démontrer que ces pratiques jugées divertissantes peuvent former un apprentissage des savoirs culturels.
Principe et modes d'accès au terrain.
Ce terrain est un peu particulier pour moi puisqu'il est, en partie, mon lieu de travail. En effet, je travaille comme vacataire à la médiathèque Alexandre Jardin depuis quelques mois. Bien que j'ai été engagé pour travailler spécifiquement comme animateur remplaçant de la cyber-base, ce poste ne représente qu'environ 20% de mon temps de travail général. En réalité, je n'occupe ce poste qu'un jour par semaine et je suis le plus souvent affecté aux autres postes dits de « service public » parce qu'en relation directe avec les usagers comme le prêt ou le retour des documents. J'ai donc une approche négociée au terrain. Je ne suis ni complétement dans le terrain, ni complètement hors du terrain. Cette approche dualiste me permet d'avoir un recul nécessaire tout en jouissant d'un poste d'observation privilégié. En outre, ceci me permet de faire la comparaison entre les différentes composantes de la médiathèque ainsi qu'entre les différentes médiathèques elles-mêmes puisqu'il m'arrive d'être affecté pour la journée dans les deux autres médiathèques de la ville d'Asnières-sur-Seine.
A cause du fait que mon terrain soit également mon lieu de travail, mon statut est donc spécifique. Je fais partie intégrante du dispositif et mes interactions avec les usagers sont des interactions d'ordre professionnel et non d'ordre scientifique. J'ai essayé de contrer ce biais en deux points. D'une part, j'ai décidé de me concentrer sur l'observation plutôt que sur les entretiens. D'autre part, j'ai observé les pratiques des usagers et leurs relations et non pas, dans la mesure du possible, la relation des usagers avec les bibliothécaires.
Ma méthode repose donc essentiellement sur une observation que je qualifierais de participante car de par mon statut professionnel, j'étais inclus de fait dans mon terrain. Ce travail d'observation a été assez long puisqu'il a duré plusieurs semaines; semaines auxquelles on peut ajouter mon expérience passée avant de prendre la décision d'effectuer ce travail. La mise place des modalités techniques de l'observation a été relativement facilitée par mes contraintes de travail. En effet, j'étais affecté à la cyber-base pratiquement tous les samedi. J'ai donc mis à profit cette affectation pour construire un calendrier régulier d'observation. En outre, la configuration de mon poste de travail est un outil exceptionnel pour mener à bien une observation participante puisque je jouis d'un bureau où je peux suivre en direct l'activité de tous les postes informatiques de la salle, d'autant plus que celle-ci est assez étroite et que je peux me déplacer aisément pour interagir avec les usagers. Enfin, les postes informatiques se réservent sous la forme d'un rendez-vous d'une durée maximale de deux heures. J'ai donc à ma disposition un emploi du temps sur lequel sont notés le nom de toutes les personnes ayant utilisé un poste ainsi que la durée de leur utilisation. J'ai n'ai pas tenu de cahier d'observation spécifique notant tout ce qui se passait de façon scrupuleuse et exhaustive pour deux raisons. D'abord parce qu'à force de fréquenter la médiathèque, je connais toutes les personnes utilisant la cyber-base. En effet, ce sont très souvent des habitués des lieux qui viennent l'utiliser. Ensuite, parce que les activités des usagers sont très souvent les mêmes dans le temps. Ainsi, je sais qu'Ali, 10 ans, qui vient tous les jours, va jouer à des jeux gratuits sur Internet sous la forme de « flashs ».
Comme le montrent mes hypothèses de travail, j'ai axé ma réflexion sur le mode de disposition du savoir et de son incidence sur les pratiques culturelles et sociales. Il a donc fallu que mes observations puissent être analysées en ce sens. Dans ce but, je me suis intéressé essentiellement aux activités pratiquées par les usagers ainsi qu'à leur comportement en fonction de ces activités et de leur entourage. Pour un enfant par exemple, je m'intéresse à ce qu'il fait sur l'ordinateur, comment il l'utilise et comment il entre ou non en relation avec son entourage. D'autre part, en dehors de l'observation des usagers j'ai mené une réflexion sur la configuration des lieux et ai notamment privilégié l'utilisation de la photographie, à l'image de Joëlle Denot, afin d'en rendre compte. Dans Intérieur ouvrier: la médiation photographique, celle-ci s'attache à décrire son mode de prise de vue (quel appareil? quel objectif?) qu'elle a choisi parce qu'elle considère ceci comme faisant partie de ses méthodes d'observation. De la même façon, j'ai choisi de réaliser mes clichés avec un téléphone portable car j'ai jugé cela plus en accord avec mon sujet. Travaillant sur la cyber-base comme nouvelle méthode de mise à disposition des savoirs, il m'eût été difficile de ne pas faire un parallèle avec le téléphone portable et les nouveaux modes de prise de vue. Etant moi-même photographe selon les anciennes méthodes (argentique, pellicule et laboratoire), j'ai trouvé saisissant de photographier avec mon téléphone portable, comme pour faire un clin d'oeil aux bibliothèques et à leurs cyber-bases.
Exposé thématique de l'enquête.
Mes interrogations de départ étaient les suivantes: comment la cyber-base a modifié les pratiques culturelles et comment qualifier ces nouvelles pratiques au regard du savoir.
La cyber-base n'a pas véritablement fait entrer de nouvel outil dans la médiathèque. En fait, les ordinateurs étaient déjà présents avant dans les autres médiathèques sans que celles-ci comportent pour autant de cyber-base. Alors pourquoi parler de mise à disposition nouvelle des savoirs? Parce qu'à Alexandre Jardin, la cyber-base fonctionne comme une entité propre, au même titre que l'espace adulte ou l'espace enfant. Les ordinateurs ne sont pas disséminés un peu partout dans la médiathèque mais regroupés dans une salle à part, fermée, et dont un animateur est spécialement chargé de superviser. Ceci induit une différence forte. Il n'y a pas de livres dans la cyber-base, il n'y a pas d'outils de prêt ou de retour de documents non plus. Par ailleurs, alors qu'il faut un abonnement pour emprunter un livre ou un DVD, il ne faut qu'une carte « lecture sur place », complètement gratuite pour utiliser l'espace numérique. Ainsi, ce n'est pas tant la mise à disposition d'ordinateurs munis d'Internet qui est nouvelle, mais leur disposition dans l'espace de la médiathèque qui se révèle novatrice.
Car cette configuration spéciale fait que les publics que touche la cyber-base ne sont pas forcément les publics que touchent les autres espaces de la bibliothèque. En effet, j'ai pu remarquer que nombre d'utilisateurs n'avaient jamais emprunter de documents à la médiathèque et qu'ils n'avaient fait faire une carte dans le seul but de pouvoir utiliser un poste informatique. Certains, au bout de quelques mois, ne sont jamais entrés dans l'espace adultes! Il m'est même arrivé de faire savoir à une dame qui vient très régulièrement depuis des mois que grâce à son statut de chômeuse elle avait droit à un abonnement multimédia (livres, CD, DVD...) complètement gratuit; abonnement auquel elle s'est empressé d'aller souscrire.
Il existe une autre nouveauté, et de taille, propre à l'apparition de la cyber-base. C'est l'absence totale de barrières informatiques concernant la navigation sur Internet. Alors que des logiciels sont bloqués sur les ordinateurs utilisés dans les autres médiathèques, comme les sites pornographiques ou les réseaux sociaux par exemple, les utilisateurs jouissent d'une liberté totale lorsqu'ils utilisent les postes informatiques de la cyber-base. Ceci est rendu possible par le fait qu'un animateur est présent en permanence et qu'il assume donc le rôle de « policier » en surveillant les utilisations que font d'Internet les usagers. Mais cette liberté totale a surtout une conséquence majeure sur l'utilisation des postes: c'est le développement de pratiques dites de « loisirs ».
J'ai constaté, surtout pour les enfants et les adolescents, que la cyber-base avait avant tout un attrait divertissant. En effet, dans l'immense majorité des cas et pour l'immense majorité des jeunes de moins de 18 ans, les usagers viennent à l'espace numérique public pour jouer, regarder des vidéos ou fréquenter les réseaux sociaux. J'ai fait un classement des utilisations les plus fréquentes concernant les jeunes. A la première place, et ceci concerne un public exclusivement masculin, on trouve le jeu de rôle en ligne Dofus. Un jeu qui ressemble énormément à World of Warcraft et qui propose au joueur de se créer un personnage et de le faire évoluer en se battant contre des monstres ou contre d'autres personnages. A la deuxième position, et ceci concerne majoritaire des filles mais aussi des garçons, on trouve le site cromimi.com. A la manière des tamagotchis, ce site Internet propose d'adopter et de faire évoluer des hamsters, des lapins ou des chats. Bien entendu, le réseau social Facebook occupe une place de choix mais, à mon grand étonnement, pas la première place. On peut expliquer cela par le fait que les plus jeunes n'ont pas le droit de s'inscrire sur Facebook avant un certain âge même si beaucoup d'entre eux bravent l'interdit en mentant sur leur date de naissance. Après ce podium, on trouve nombre d'utilisations comme le site de partage de vidéos youtube.com où ce sont essentiellement des clips vidéos qui sont regardés ou encore des sites de jeux en « flash » où l'on trouve des jeux proposant de touer des zombies ou de franchir des obstacles en courant ou en voiture. On le voit bien, ces utilisations sont très éloignées des traditionnelles consultations de catalogue de la bibliothèque ou de l'encyclopédie numérique Universalis. Ce classement uniquement quantitatif est bien entendu influencé par le fait que la majeure partie des usagers est composée d'enfants et d'adolescents. Si l'on prend en compte les adultes uniquement, on se rend compte que c'est d'abord la consultation et l'envoi de courrier électronique qui sont privilégiés, devant le réseau social Facebook. Viennent ensuite les sites d'offre d'emploi comme celui de Pôle emploi et les logiciels de traitement de texte comme OpenOffice ou Microsoft Word afin le plus souvent de réaliser des CV mais aussi dans le but de s'initier à l'écriture sur clavier.
Bien entendu, la cyber-base permet aussi à nombre d'utilisateurs de faire des activités jugées plus « sérieuses ». Par exemple, grâce aux deux imprimantes présentes sur place, l'une couleur et l'autre noir et blanc, beaucoup d'enfants y réalisent leurs exposés. Ils recherchent d'abord des informations sur Wikipedia (une encyclopédie libre en ligne), cherchent ensuite des images sur Google Images (un moteur de recherche d'images sur Internet) qu'ils collent ensuite sur leur document texte et qu'ils envoient enfin à l'imprimante. Les adultes également mettent à profit les outils numériques en réalisant des CV sur un logiciel de traitement de texte et les imprimant ensuite ou en profitant d'Internet pour consulter les offres d'emploi. Mais ces utilisations, bien qu'elles existent, restent très marginales. Lors d'un après-midi, il peut très bien arriver que personne ne soit venu dans le but de réaliser ou d'imprimer un exposé, un CV, une offre d'emploi ou un devoir universitaire alors que pendant ce temps, une vingtaine de personnes ont utilisé les ordinateurs.
On pourrait faire une comparaison avec les autres espaces de la médiathèque. Dans l'espace jeunes ou adultes, il existes des tables ou des chaises mais celles-ci ne servent qu'exclusivement à travailler avec ses propres livres ou cahiers ou avec ceux disponibles en rayons. En aucun cas il n'est permis de s'installer à table dans le but de discuter avec des amis. Les relations sociales sont donc très fortement limitées. Elles se confinent la plupart du temps dans une relation entre bibliothécaire et usager dans le but de lui venir en aide dans une recherche ou dans une interaction usager / usager mais seulement brève car non autorisée pour cause de bruit. A la cyber-base, le « climat social » est différent. D'abord parce que le fait de jouer à un jeu fait du bruit. Les enfants poussent des cris de joie lorsqu'ils gagnent, des soupirs lorsqu'ils perdent. Ils peuvent également jouer ensemble sur le même ordinateur ou en réseau avec les ordinateurs de la pièce comme sur Dofus par exemple. En outre, les relations avec l'animateur présent sur les lieux sont beaucoup plus poussées car l'animateur a un rôle de superviseur des pratiques, il surveille, il réprime, ainsi qu'un rôle de formateur. En effet, nombre d'utilisateurs lui demandent conseil pour se créer un compte sur un réseau social ou pour utiliser toutes les possibilités d'un logiciel de traitement de texte par exemple.
Pour conclure, grâce à ces observation, on peut légitimement affirmer deux choses. Dans un premier temps, on peut voir que la mise à disposition nouvelle des savoirs permise par la mise en place de la cyber-base dans la médiathèque a profondément modifié les pratiques des usagers habituellement observables dans les bibliothèque. Ce n'est pas la présence d'ordinateurs reliés à Internet qui a changé les choses, mais la création d'une sale spécifique, réservée à l'usage libre et gratuit des nouveaux outils informatiques et numériques. Ces nouveautés ont bouleversé les pratiques des usagers en déplaçant le curseur vers les activités de loisirs. On observe que la majorité des utilisations se font dans un but de divertissement même s'il existe bien sûr des pratiques scolaires ou professionnelles. Dans un second temps, on peut observer que ce nouvel espace et ces nouvelles pratiques qui en découlent ont modifié les relations sociales internes à la médiathèque en les renforçant d'une part et en leur donnant plus de liberté d'autre part. Il apparaît assez pertinent à présent de nous demander si ce développement des pratiques divertissante est en accord avec la volonté de promotion et de diffusion des savoirs affichée par les institutions dont les médiathèques sont la charge.
La question soulevée ici est de savoir si les pratiques des usagers décrites ci-dessus forment ce qu'on appelle un « savoir ». Dans son article, Joëlle Le Marec nous le rappelle, les bibliothèques sont « saisies par la volonté (…) de conserver, préserver et transmettre un patrimoine public et de former le citoyen ». Dans le cadre de la mise à la disposition d'ouvrages classiques de la littérature ou de chef-d'oeuvres du cinéma d'auteur, il n'y pas ou peu de critiques quant à cette définition. Les bibliothèques sont là dans le but d'aider les usagers dans leurs recherches documentaires et dans leur formation culture. Mais l'entrée de nouvelles pratiques beaucoup plus tournées vers le divertissement comme les jeux de rôle en ligne ou les réseaux sociaux amène un questionnement fort et légitime. Peut-on véritablement parler de savoir et de transmission de patrimoine lorsque l'on vient essentiellement pour jouer et se divertir? Je pense qu'il est possible de répondre favorablement à cette question à travers mon travail d'observation.
Mais afin de pouvoir parler de transmission de savoirs, il faut accepter l'axiome suivant: la savoir-faire numérique est un savoir au même titre que la culture littéraire ou musicale. Il est certes compliqué d'essayer de prendre un recul théorique sur un objet relativement nouveau. Rappelons qu'Internet ne s'est véritablement démocratisé qu'à partir des années 2000. Néanmoins, il est raisonnablement possible aujourd'hui de parler de savoir à part entière pour désigner le numérique puisqu'il existe des formations universitaire à ses métiers et que ce dernier prend de plus en plus de place dans notre société. D'ailleurs, une part de plus en plus importante des ouvrages littéraires et des oeuvres musicales sont vendus sous forme numérique aujourd'hui. Si l'on considère donc que les compétences numériques forment un savoir, alors il est possible de tenter de démontrer que les utilisations de la cyber-base contribuent à la formation des savoirs. L'utilisation des jeux en ligne, des réseaux sociaux, des courriers électroniques ou des sites de partage de vidéos contribuent tous, à leur niveau, au développement des savoirs numériques. Les usagers apprennent à utiliser un navigateur internet, à comprendre le fonctionnement d'un serveur, à écrire sur un clavier, à utiliser une souris...
Il y a un autre aspect important qu'il ne faut pas négliger: c'est la pratique de l'écriture. Car bien que les pratiques des usagers se concentrent sur des jeux, j'ai remarqué que pour nombre d'entre eux, la pratique de l'écriture prenait une place importante. En effet, la place du « chat » dans les pratiques est assez forte. Que ce soit avec Dofus, Facebook ou l'envoi de courriers électroniques, beaucoup de jeux ou de sites permettent aux usagers de communiquer avec des tiers, au moyen de l'écriture. Alors certes, il est possible de faire remarquer que l'écriture est souvent faite d'abréviations et de fautes d'orthographe mais il ne faut pas oublier qu'un animateur est présent dans la cyber-base et qu'il pousse, voire oblige, quand ce sont des enfants, les usagers à écrire de façon correcte, sans faute d'orthographe. Les jeux deviennent ici une formidable passerelle pour une pédagogie de l'écriture, pour expliquer aux enfants que s'ils veulent se faire respecter sur Facebook ou sur Dofus, il doivent écrire correctement. Cette notion de « passerelle » est d'ailleurs centrale à un autre niveau.
La cyber-base, nous l'avons mentionné plus haut, permet de toucher un public nouveau, différent, qui n'utiliserait probablement pas les services de la médiathèque si celle-ci ne comportait pas d'espace numérique. La cyber-base peut donc servir d'« accroche », de passerelle vers les autres services proposés par la médiathèque. Par exemple, il m'est arrivé très souvent d'avoir des lycéens effectuant un travail de recherche sur Internet. Quand je regardais ce qu'ils trouvaient, je les informais qu'ils pouvaient trouver beaucoup plus d'informations de bien meilleure qualité s'ils allaient consulter les encyclopédies et les ouvrages présents en section adultes. Bien souvent, cela me permettait de leur faire découvrir des collections comme la collection Que sais-je ou des revues comme Jeune Afrique ou Alternatives Economiques par exemple. L'abonnement étant gratuit pour les mineurs, il arrive très régulièrement que des lycéens s'inscrivent suite à cela. La cyber-base joue donc un rôle de passerelle fort entre l'extérieur et la mise à disposition traditionnelle des savoirs propres aux bibliothèques.
Pour conclure, il est donc possible de répondre de manière favorable à la question de savoir si les pratiques observées au sein de la cyber-base forment une transmission et une formation des savoirs. A condition de considérer la compétence numérique à part entière, on ne peut dénier l'importance évidente que représente ce lieu pour la formation des publics à l'exercice du numérique. En outre, ce n'est pas parce que les usagers se divertissent qu'ils ne pratiquent pas les savoirs traditionnels comme l'apprentissage de l'écriture par exemple. Enfin, la cyber-base agit comme une passerelle vers le savoir plus traditionnel que représente la littérature.
Conclusion
En conclusion de ce travail, deux affirmations se dégagent. L'apparition de la cyber-base dans le paysage des bibliothèques municipales d'Asnières-sur-Seine a conduit au développement de nouvelles pratiques culturelles beaucoup plus tournées vers les loisirs et les divertissements de la part des usagers. Les jeux, les sites de partages de vidéos ainsi que les services relationnels sont majoritairement utilisés alors que traditionnellement, c'est pour consulter ou emprunter des ouvrages qu'on vient dans une bibliothèque. Ces nouvelles pratiques nous amènent à nous interroger sur son adéquation avec la mission originale de la bibliothèque: la promotion et la mise à disposition des savoirs au publics.
Il nous a été possible de montrer que les nouvelles pratiques culturelles propres à la cyber-base pouvaient être en accord avec la mission de service public de la bibliothèque pour trois raisons. Le numérique et son apprentissage peuvent constituer une forme de savoir. Les savoirs « traditionnels » continuent d'être transmis dans les nouvelles pratiques culturelles observées. Enfin, la cyber-base joue le rôle de passerelle vers les autres savoirs disponibles dans la médiathèque.
http://www.techno-science.net/?onglet=glossaire&definition=10825 (consulté le 22/05/11 à 08h13).
Las Vergnas Olivier , « Nos sociétés peuvent-elles prendre le « gai savoir » au sérieux ? » Formation continue et pratiques culturelles des adultes : transgression du clivage travail/loisirs, Savoirs, 2006/2 n° 11, p. 65-85.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Las_Vergnas (consulté le 22/05/11 à 10h40).





